Des eurodéputés veulent «recréer du débat entre les gauches»

Interview par Ludovic Lamant pout Mediapart.fr

07/09/2016

Tout l'Interview par Ludovic Lamant est disponsible en Mediapart.fr. Vous trouvez  les extraits d'interviews ici.

Des sociaux-démocrates, des écologistes et des tenants d'une gauche plus critique ont décidé mardi à Bruxelles d'unir leurs forces pour déverrouiller le Parlement européen et lancer un « caucus progressiste ». Discussion avec trois eurodéputés, Guillaume Balas (S&D), Eva Joly (EELV) et Fabio De Masi (Die Linke). De notre envoyé spécial à Bruxelles.- Les gauches françaises se fragmentent à l’approche de la campagne présidentielle. Mais à Bruxelles, la tendance semble s'inverser. Un nouvel « espace de discussion » pour faire converger les gauches en Europe s’est ouvert mardi soir, entre les murs du parlement européen à Bruxelles. […]

Pourquoi un « caucus progressiste » ?

Guillaume Balas (S&D):
Des initiatives de ce type ont déjà existé lors des mandats précédents. Quand je suis arrivé ici [en 2014 – ndlr], il m’a semblé que la gauche était dans une situation très compliquée au niveau européen. Au sein du parlement, nous, les partis de gauche, étions séparés par la « grande coalition ». D’autre part, toute la gauche était en train de s’affaiblir en Europe, que ce soient les sociaux-démocrates, les écologistes et même la gauche radicale. Si l’on observait certaines percées ici ou là, elles n’étaient jamais majoritaires. À cela se sont ajoutées les ambiguïtés de la victoire d’Alexis Tsipras, qui a perdu son bras de fer avec les institutions européennes l’an dernier. Face à cela, il n’y avait que deux solutions : soit on laisse les choses se déliter, soit on commence, au moins, à se parler entre nous. Voir ce qui nous sépare, et ce qui nous rassemble. D’emblée, on s’est dit qu’il fallait aller doucement dans la constitution d’une telle initiative. […]

Quelle a été la démarche, chez les écologistes qui participent ?

Eva Joly (EELV):
 
Pour les Verts, c’est parti du constat que nous manquions d’espace au parlement. Lors des précédentes législatures, notre espace politique était plus grand. Nous nous alliions avec certains socialistes, avec les libéraux ou encore la GUE, et l’on arrivait à porter des propositions et à décrocher des victoires. Au cours de ce mandat, c’est très différent. Je l’ai vu lors des débats sur l’instauration de la commission d'enquête LuxLeaks [sur les ristournes fiscales accordées par des États à certaines multinationales – ndlr]. J’ai fait cette constatation horrible que les socialistes, en la personne de Martin Schulz [le président allemand du parlement européen – ndlr], s’y opposaient. Et donc que notre espace était inexistant. La « grande coalition » leur permettait de se passer des petits partis. Il y avait une forme d’arrogance, qui permettait dans ce cas de protéger Jean-Claude Juncker [le président de la commission – ndlr] dans l’affaire LuxLeaks. J’ai compris à ce moment-là que je risquais de passer toute cette législature sans avoir aucune prise sur rien. C’est pourquoi j’ai été très sensible dès le départ à l’idée d’un groupe où nous pouvions discuter, pour sortir de cette « grande coalition ».  […]

Au parlement européen, il existe déjà des « majorités progressistes » (les gauches alliées aux libéraux, dont l’UDI-Modem), sur des questions liées aux droits de l’homme. Les libéraux sont-ils les bienvenus dans ce « caucus », ou est-ce uniquement pour la gauche?

 […]

Fabio De Masi (Die Linke):
Je parle à tout le monde. Mais nous avons tout de même un ADN commun, au sein de ce groupe : nous rejetons tous l’austérité et la libéralisation du commerce, qui sur le long terme détériore les droits sociaux fondamentaux. On le voit avec les discours anti-migrants qui ont le vent en poupe aujourd’hui. Ce n’est pas suffisant de regretter ces discours. Prenez le Brexit. Beaucoup d’électeurs britanniques étaient inquiets du dumping social lié à l’immigration. En tant qu’élu de gauche, il faut pouvoir répondre à cela, on ne peut pas le laisser à l’extrême droite. C’est le rôle historique de la gauche, de tenir ensemble les libertés publiques et la justice sociale. Et le lancement de ce « caucus » doit nous y aider. […]

 Les défenseurs de la « grande coalition » jugent qu’il y a toujours des petites victoires à concrétiser, pour la gauche, à travers ces « deals » droite-gauche. Alors que votre caucus, mathématiquement, est condamné à être toujours minoritaire, et perdre en plénière.

Guillaume Balas:
Je ne crois pas. Parce que vous avez plus de force dans la discussion, quand vous parlez à la droite du PPE, après avoir construit une position commune avec vos partenaires naturels.

Fabio De Masi
 
Schulz est un homme de pouvoir, et il devrait comprendre que c’est dans ses intérêts, au moment de la négociation, d’avoir construit des rapports de force en amont. […]

Quels sont les thèmes de prédilection sur lesquels vous allez essayer de construire des positions communes?

Fabio De Masi:
 
Outre les questions commerciales, le dumping social, la fiscalité à l’échelle de l’UE ou encore la crise migratoire. Mais on pourrait aussi se saisir de la sortie du dernier livre de Joseph Stiglitz, qui critique l’euro, pour organiser des débats, faire venir des universitaires… Au sein du parlement européen, qui est censé être le parlement des Européens, ces discussions de fond n’ont plus lieu. Nous sommes aujourd’hui confrontés à ces crises multiples, qui font que personne ne prend plus le temps de discuter de ce que nous sommes en train de faire, de la où nous en sommes vraiment. Les universitaires ne sont pas assez écoutés. […]

 Les défenseurs de la « grande coalition » recourent souvent à un autre argument : cette union PPES& D permet de contourner les élus étiquetés populistes, de faire tourner la machine malgré les crises, de montrer que l’Europe, malgré tout, avance…

[...]

Fabio De Masi:
 
La montée de l’extrême droite au contraire a beaucoup à voir, il me semble, avec le fonctionnement de cette « grande coalition ». Après la période Blair-Schröder, la différence était très fine, entre les sociaux-démocrates et les conservateurs. Cela a ouvert un boulevard pour l’extrême droite. Face à celle-ci, il faut donc reconstruire une démocratie avec une gauche et une droite très identifiées.

Eva Joly:
Et un bien commun.

Fabio De Masi:
Oui. Les gens ne votent pas l’Alternative pour l’Allemagne (AFD) ou Marine Le Pen parce qu’ils sont massivement pour le programme de l’extrême droite. Ils disent juste que les gens au pouvoir ne les écoutent pas. La gauche doit être capable de dire clairement qu’il existe une vision totalement différente de ce qui est en train d’être fait depuis dix ans en Europe, et qui n’est pas non plus l’extrême droite de Marine Le Pen. C’est à cela que doit servir le « caucus ».

Regrettez-vous qu’un eurodéputé comme Jean- Luc Mélenchon ne soit pas investi dans ce genre de dynamique ?

Fabio De Masi:
 
Jean-Luc est un ami et je soutiens sa candidature à la présidentielle. La gauche doit faire entendre une voix anti-establishment. Par ailleurs, l’eurodéputée Marie-Christine Vergiat [rattachée au Front de gauche– ndlr] a participé à une réunion.

Guillaume Balas:
 
Je discute beaucoup avec lui. Mais je ne pense pas que ce « progressive caucus » doive devenir un espace où viendraient les présidentiables français pour se faire de la publicité. Cela perdrait tout son sens. Yannick Jadot participe au débat mardi soir sur le CETA mais il a été invité avant de se déclarer candidat à la primaire EELV. De mon côté, je soutiens Benoît Hamon, mais je ne pense pas que cela ait du sens qu’il vienne ici. Il faut laisser vivre l’initiative. […]

 Vue depuis la gauche critique, la social-démocratie a-t-elle encore un avenir ?

Fabio De Masi:
Bien sûr. Regardez Bernie Sanders aux États-Unis ou Jeremy Corbyn au Royaume-Uni. Nos relations sont souvent difficiles avec les sociauxdémocrates. C’est comme dans une famille, où il arrive que l’on se déchire. Mais voyez ce qu’a donné la gauche radicale en Grèce : ils sont au pouvoir, mais la Troïka les a contraints à mettre en place des réformes parfois plus dures encore que celles de Nouvelle démocratie autrefois… Ce n’est pas la social-démocratie qui est en crise, nous sommes tous en crise, et l’on n’a pas encore trouvé la stratégie pour répondre à la poussée de la droite. C’est notre tragédie commune.

Boite noire

 L'entretien s'est déroulé mardi à Bruxelles, en français et anglais, durant une heure. Il a été relu et amendé à la marge par les trois eurodéputés.

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